Un mois après avoir retrouvé la maison, Jojo est au chantier et se prépare pour la vente. Nous avons retrouvé nos habitudes terriennes, adopté deux poules, deux chatons et trois lapins, revu les copains, les voisins et les cousins. Le portail de notre terrier est à nouveau grand ouvert, prêt à remplir la maison des grandes tablées bruyantes qui nous manquaient tant. Les grandes tablées, pas le bruit, ça, pendant un an, nous avons été servis. Il va donc falloir clôturer ce blog. Je pourrais continuer de vous raconter les aventures palpitantes de cette famille nombreuse hyperactive, et poster sur la toile des photos des repas des enfants, de leurs exploits à vélo ou de leurs superbes créations artistiques, mais il y a largement assez de parents sur Instagram pour toutes ces choses passionnantes, je passe mon tour. J’ai pris un plaisir assez dingue à écrire ce blog, et vous avez été suffisamment nombreux à nous lire pour que je ne puisse plus mettre de photos sur lesquelles mes enfants sont à poil (c’est-à-dire souvent) et je vous en remercie. Ca ne vaut pas Instagram, mais c’est déjà pas mal.
« Après coup, les raisons d’un tel succès peuvent facilement s’expliquer. Nous autres, les humains, croyons vouloir de nouvelles baskets, un téléphone qui fait aussi soupière et micro-ondes. Des pistolets, des porte-avions, beaucoup d’argent et des chaussons fourrés. Alors qu’au fond de nous-même, nous voudrions simplement de la joie, des histoires, et beaucoup de temps libre. » Clémentine Mélois, Radio Banane
Et maintenant ? Nous profitons de cette vie où les enfants ne sont pas toujours à vue, où ils peuvent vivre leur vie d’enfant, pleine de vélo, de balançoire et chat perché pendant que nous vivons la nôtre, faite de déballage de cartons et réaménagement de maison. Les enfants doivent maintenant se déplacer pour demander un verre d’eau ou de l’aide pour retrouver un légo, et bizarrement, ils nous sollicitent beaucoup moins. Quand nous ne sommes plus à portée de voix en permanence, qu’il faut traverser la maison ou le jardin pour nous trouver, ils trouvent eux-même le robinet ou le jouet. C’est assez confortable. De mon côté, je jubile à chaque fois que j’appuie sur la touche « démarrer » de mon lave-linge, en me demandant tout de même si cette machine me rend vraiment service. Je ne laverais jamais autant de linge si je ne l’avais pas à disposition. Je passe un temps astronomique dans ma buanderie, et je passe ce temps à m’interroger sur toutes ces machines qui sont vendues pour nous faire gagner du temps. Est-ce que je suis réac ? Peut-être. Je ne crois pas, mais qui se définit lui-même comme tel ? Est-ce que je suis régressiste ? C’est souvent ce pour quoi je passe, avec ma vie sans smartphone, sans réseau social. La machine à laver ou le frigo, qui ont permis aux femmes de quitter le foyer, aller travailler, avoir une vie sociale hors du domicile, je ne les remets évidemment pas en question, mais cette année passée à expérimenter un quotidien loin de beaucoup d’objets de confort moderne m’interroge. Nous ne vivions pas chichement, loin de là, dans notre bateau de riche, entouré de familles riches dans des ports de riches. Nous nous sommes passés de voiture, d’électro-ménager, de place de rangement, nous étions limités en eau et en électricité. Ce que j’en conclue ? Le progrès je le prends. Je place simplement le progrès social au-dessus du progrès technologique. Une voiture individuelle qui me permet d’aller où je veux, quand je veux, y compris rendre visite à n’importe quelle heure à des amis vivant n’importe où, je prends. Etre chaque matin seule dans une voiture au milieu de centaines de gens seuls chacun dans sa voiture allant à la même heure du même endroit au même endroit ? Je refuse. Avoir un téléphone qui me permet d’être en lien avec tout le monde, je prends, avoir un appareil photo pour partager quelques images de nos beaux moments, oui. Vivre entourée de visages cachés par des rectangles noirs, qui photographient chaque oeuvre du moindre musée et chaque minute du moindre spectacle, non. Avoir du réseau à la maison, et pouvoir, avant de partir quelque part, connaître mon itinéraire, oui. Savoir en permanence où je suis et ne plus jamais prendre le risque de me trouver à un endroit qui n’était pas prévu, prendre le risque de ne pas avoir choisi la route optimale, la plus rapide, la plus courte ou la plus écolo, ou pire, prendre le risque d’avoir à demander mon chemin ? Non. Avoir en permanence une « ETA » qui me met en rogne quand elle augmente de trois minutes ? Non. Regarder en famille un DVD choisi à la médiathèque d’après une image sur une boîte, au risque de se tromper, voir quelque chose que l’on déteste, et se demander comment cela peut plaire à d’autres, je prends. M’abonner à Netflix pour pouvoir regarder chacun ce qui lui convient, grâce à l’algorythme qui ne me propose que « ce qui devrait me plaire », et oublier qu’il existe autre chose, d’autres goûts, d’autres idées, je refuse. Le progrès qui nous lie, je le prends. Le progrès qui nous isole, non.
Pour être honnête, ce laïus me donne l’impression d’expliquer des choix que j’aurais fait de manière réfléchie, en amont. Cette réflexion n’aurait de sens qu’a priori, si au moment de ne pas acheter de smartphone, ou ne pas m’abonner à Netflix, ou ne pas m’inscrire sur instagram, je l’avais mûrement réfléchi. La réalité est tout à fait inverse, ces outils de progrès qui nous isolent me rebutent d’une manière primitive inexplicable. Un instinct farouche me pousse à ne pas accepter de tomber là-dedans, je suis intimement convaincue que cela ne me tirera pas vers le haut. Je trouve ensuite de grands discours pour me justifier a posteriori. J’aimerais que les progrès technologiques nous offrent ce qu’ils promettaient au départ : plus de temps libre pour aller philosopher au bistrot. Libre à nous de ne pas nous en rendre esclaves.
Je ne peux pas finir là-dessus. Trop donneur de leçon, trop moraliste. Ceci-dit, ce serait un peu à l’image du blog depuis le début, j’en suis consciente mais je n’assume pas. Alors, la suite ? La suite à court terme, c’est de revoir nos amis de voyage, reprendre le travail, et préparer la rentrée, ou plutôt les rentrées (6ème, CE2, CP, Moyenne section et Toute petite section). Tout le monde à l’école ! J’ai hâte, mais c’est tout de même conditionné à la proporeté de Juliette. Il lui reste deux semaines pour se passer de couches, large. J’ai bon espoir que le paquet dans le placard soit le dernier d’une série de dix ans. Ca fait au moins trois paquets que je dis ça. Je reste optimiste.
La suite c’est également de reconstruire la famille dans la sérénité. Le blog, les photos de cocotiers et les récits de mal de mer font rêver, mais l’honnêteté, c’est d’assumer que les plus grandes difficultés du voyage n’ont pas été météorologiques ou matérielles, elles ont été humaines. Etre deux pour élever cinq enfants dans une telle promiscuité, dans des conditions parfois difficiles, sans répit, l’un sur le dos de l’autre, chaque heure de chaque jour pendant un an est une épreuve de couple à laquelle nous avons décidé de survivre. Nous avons décidé de continuer malgré des crises que nous n’avions jamais connu auparavant. Aujourd’hui, nous avons choisi de faire de cette épreuve une victoire : nous avons terminé le voyage ensemble, jusqu’au bout. A nous d’essayer d’effacer peu à peu les cicatrices de nos différents et ne pas tomber dans la facilité qui serait d’entretenir les plaies causées par le voyage. Le retour ressemble à une lune de miel, à nous de la faire durer, et nous rappeler chaque jour que pour accomplir ce que nous avons accompli, nous avons su, Antoine et moi, être une équipe qui fonctionne à merveille.
Et à long terme, pourquoi pas remplir les caisses pour repartir ? Le grand Nord ? Le Pacifique ? J’ai accroché la carte du périple de Jojo sur un grand mur, elle peut y rester seule, ou devenir la première d’une grande série.
