Après une courte escale à Lisbonne, nous voilà en pleine tergiversation : partir pour Madère dans une fenêtre météo un peu limite, ou attendre la prochaine, pas avant une semaine, peut-être plus. La ville de Lisbonne a beau être magnifique, nous ne nous voyons pas occuper les enfants une semaine là-bas. Notre budget est prévu pour des pique-niques à la plage devant les mouillage. Pas pour le port, le métro et les promenades dans la capitale. La fenêtre météo « un peu limite », ce sont des vents qui démarrent à 20 nds et finissent à 25 établis, la limite maximale que nous nous étions fixée au départ. Trois jours dans des vents assez forts mais gérables, après tout, c’est pour nous l’occasion de tester le bateau et nos limites, en sachant que ce ne sera pas long. Au moins, si le vent monte pendant de grandes traversées, nous aurons apprivoisé notre bateau, déjà testé la trinquette (encore jamais sortie de son sac), déjà réduit la toile et vu comment le bateau se comporte, et surtout déjà expérimenté nos propres réactions. Nous décidons de quitter Lisbonne mardi 13 août au matin, et larguons les amarres à 11h. Durant la première journée, il fait beau, le vent monte tranquillement de 15 à 20 nds, et nous passons progressivement du bon plein au portant, cap au 230, en route directe vers Madère. La mer est un petit peu formée, des creux d’un mètre environ nous entourent, mais nous vivons tant bien que mal, et arrivons même à sortir la peinture et faire du pain.
Dans la nuit de mardi à mercredi, le vent reste établi à 20 nds, la mer se forme tranquillement, c’est musclé mais nous sommes dans les conditions prévues. La journée de mercredi est difficile, les vagues de deux mètres rendent les enfants malades. Antoine et moi tentons de réduire au maximum le temps passé à l’intérieur pour ne pas être malade à notre tour, nous nourrissons les enfants de pains au lait et de jambon, et nous commençons à fatiguer de vivre dans ces conditions.
La météo prévoit des vents plus forts dans la nuit de mercredi à jeudi, nous prévoyons de prendre un ris dans la grand-voile et envoyer la trinquette après avoir couché les enfants. Finalement, le vent commence à monter sérieusement vers 17h30, et à 18h, tant pis si les enfants sont éveillés, nous les mettons devant un dessin animé et attachons Juliette dans son siège pour réduire la toile avant le dîner. Pendant qu’Antoine crapahute à l’avant pour affaler le génois et envoyer la trinquette, je l’assiste au piano, puis nous échangeons les rôles, la prise ris au pied du mât au près dans les trois mètres de houle me donne droit à une bonne douche froide et salée. Nous sommes prêts pour la nuit.
Quand je prends mon quart à minuit et demi, je commence par préparer des nouilles chinoises, la plat parfait des navigations de nuit. A la lueur du feu de la gazinière et de l’écran de l’AIS, je regarde la bouilloire se balancer en attendant le sifflement, quand une vague envoie valser mon mug déjà rempli des nouilles sèches et de la petite poudre. Oui, la gazinière est sur cardant, mais pas le plan de travail. Dans le noir, je ramasse tant bien que mal les miettes éparpillées en essayant de ne pas penser à toute la saleté qui trainait et que je suis entrain de mettre avec mes nouilles. J’en ai marre d’attendre, je suis nauséeuse si je reste à l’intérieur, cela doit bien être assez chaud, je coupe le feu, je verse l’eau dans la tasse et sort dans le cockpit. Je sursaute en me prenant une lumière en pleine face, un cargo nous fonce dessus. Une fraction de seconde de frayeur. Le temps de me rendre compte que non, c’est juste la lune, basse et très claire cette nuit, et de me marrer toute seule en pensant que c’est quand même un petit signe de fatigue. La nuit va être longue.
Mes nouilles sont infectes. Je n’ai pas dû ramasser grand chose de la petite poudre qui leur donne du goût, c’est particulièrement fade. L’eau n’était pas assez chaude, elles n’ont pas bien cuit, et à chaque bouchée qui croustille, je me dis qu’au moins cela camoufle les miettes en tout genre que j’ai dû ajouter à l’aveugle en ramassant ma préparation. Je suis prête à attaquer mon quart. Concrètement, quand nous ne sommes pas dans des zones côtières ou de forte navigation, prendre son quart consiste à regarder autour du bateau et à l’AIS d’éventuelles embarcations alentours, surveiller leur route pour éviter les collisions, et vérifier le cap et le réglage des voiles en fonction de l’évolution du vent, puis dormir dans le cockpit par tranche d’environ vingt minutes (parfois moins si un cargo apparaît au loin ou si le vent est instable). Je m’allonge avec une couverture sur le banc sous le vent, tête calée sur la brassière, avec le petit réveil dans la main prêt à sonner dans vingt minutes, et recommence ce cycle pensant le faire jusqu’à épuisement et réveil de la relève. A deux heures, je ne dors pas car le vent est assez fort et les vagues dépassent les trois mètres. Jojo entame un départ au lof qui s’éternise anormalement, Aristide devrait le contrer. Un grand bruit sourd suivi d’une embardée du bateau ne me laisse aucun doute : Aristide vient de rendre l’âme. En quelques secondes, le bateau est travers au vent et aux vagues, dans le vacarme des voiles faseyantes. Je saute attraper la barre quand Antoine sort la tête. Pas besoin de grand discours, quatre mots suffisent : « le pilote est mort ». Je tente de redresser le bateau au près pendant qu’Antoine borde aussi vite qu’il peut la trinquette qui secoue l’étai et la grand-voile arisée qui cogne dans les haubans. Le bateau se stabilise, je peux abattre et reprendre le cap. J’aimerais dire « le silence revient », mais quand le bateau surfe à 12 nds dans des rafales à plus de 30 dans une mer qui déferle, le silence n’est pas de la partie. Disons plutôt que le brouhaha s’estompe. Je glisse la tête à l’intérieur, tout le monde dort. Débriefing : plus de pilote, c’est la merde. Coup d’œil à la montre et à la carte, rapide calcul : trente heures, au moins. Trente heures dans ces conditions, peut-être beaucoup plus si le vent se calme. C’est ce qu’il nous reste à faire en sachant que dorénavant, un adulte sera monopolisé par la barre. Il en reste un pour les cinq enfants et le bateau. Trente heures, ça passe vite. Tout de même, en temps habituel, aucun de nous deux n’est là pour enfiler des perles, nous ne voyons pas bien comment cela va être possible, mais ce n’est pas comme si nous avions le choix.
La fin des quarts est assez agréable. Puisque le barreur est coincé à la barre, plus question d’aller dormir dans la cabine, il y a maintenant celui de quart et celui qui barre, en alternance, par tranche d’environ une heure et demie. Nous discutons : Antoine se dit que nous n’aurions pas dû partir, je ne suis pas d’accord, je préfère connaître maintenant les limites de notre pilote plutôt qu’au milieu de l’Atlantique. Nous allons le réparer à Madère, et savons maintenant que si le vent monte au delà de vingt nœuds, il faudra l’éteindre et barrer pour le préserver.
A sept heures, les enfants sortent la tête un par un. Le vent est toujours aussi fort. Je barre et commence à avoir les bras, le haut du dos et les cuisses qui chauffent tellement les vagues tentent de dévier Jojo. Comme rentrer dans le bateau dans ces conditions me donne le mal de mer, nous actons qu’Antoine s’occupera des enfants et moi de la barre. S’occuper des enfants seul est assez pénible, il pourra donc dormir pendant leur sieste. La journée se passe sans encombre, et je passe la barre à Antoine à 19h, après plus de onze heures derrière, pour coucher les enfants. Nous alternons ensuite par tranche d’une heure tellement barrer devient physiquement difficile. La nuit semble infinie. A chaque fois qu’Antoine me réveille, au bout d’une heure, je regarde ma montre et désespère du temps qui ne passe pas, puis je regarde la carte et désespère de cette route qui ne réduit pas. J’espère tellement arriver à Madère avant le lever du jour, pour avoir un peu de repos avant le réveil des enfants. Je vois un avion passer bas au dessus de nous, vers le continent, et me dit que dedans, il y a peut-être des gens partis mardi matin en même temps que nous, qui ont eu le temps de passer trois jours de vacances avant de repartir, alors que nous ne sommes même pas arrivés. Peut-être même qu’ils atterriront à Paris avant que nous ayons jeté l’ancre.
Je suis très inquiète de ne pas réussir à rester dans le bateau sans être malade. Cela fait six semaines que nous sommes partis, je pensais être amarinée plus tôt. Est-ce que ça existe de ne pas s’amariner ? J’en parle à Antoine, je lui dit que c’est complètement fou d’envisager une transatlantique dans ces conditions. On ne va pas nourrir nos enfants aux pains de mie et Babybel pendant trois semaines parce que je suis incapable de rentrer cuisiner ! Il me dit que l’Alizé n’a rien avoir avec ce que nous vivons là, que ce sera plus facile… oui mais une fois aux Caraïbes, il faudra bien rentrer, et le retour ne se fait pas dans l’Alizé. Madère apparaît. D’énormes falaises se dessinent devant nous en même temps que le soleil se lève. C’est somptueux. Sur cette face exposée aux vents de Nord, la côte est aride, dans un dégradé d’orange et de marron qui n’existe pas chez nous. Nous contournons la pointe Sud Est de l’île de Porto Santo derrière laquelle nous comptions nous abriter et affalons les voiles, prêts à jeter l’ancre dans la baie devant le port. Peine perdue : les vagues ont disparu, cassées par la pointe de l’île, mais étonnamment, le vent reste le même, pas moyen de mouiller ici. C’est la déconfiture, la plage promise aux enfants est affreuse, bordée par une cimenterie, et le port miteux abrite un énorme cargo aux relents d’essence. Antoine me suggère que nous ne restions pas là et partions directement au Sud de l’île principale, vers Funchal. Quarante milles. Environ six heures de navigation. Pas question. Je le regarde comme s’il blaguait, après la traversée que nous venons de vivre, retourner dans les vagues, vraiment ? Il ne blague pas. Alors je me demande aussi, si ce ne serait pas plus malin. Les enfants seront tellement déçus de se réveiller ici… Nous tentons d’entrer dans le petit port, et constatons qu’il est plein à craquer, très bien, Vamos a Funchal ! Regonflés à bloc. Le jour est levé, ce petit tour dans la baie, sans vague, nous a remis les idées en places, nous sortons le petit déjeuner des enfants avant de retourner vers les vagues, renvoyons les voiles, et faisons cap au Sud-Ouest vers la grande île de Madère. Je me dis que c’est idiot de se plaindre de ne pas s’amariner, alors qu’à la moindre nausée j’évite de rentrer dans le bateau : vainquons le mal par le mal. Je laisse la barre à Antoine et commence à cuire du pain, préparer les biberons, changer Juliette… Nous inversons les rôles, et finalement, nous survivons aussi ainsi. Après tout, il me reste encore quatre mois avant la Transat’, pas question de flancher maintenant.
Après nous être éloignés de Porto Santo, nous voilà longeant les falaises de Madère. Nous arrivons vers 17H30 à Calheta, petit port à l’Ouest de Funchal, où un ami d’Antoine siège depuis quinze jours avec sa femme et ses deux enfants, prêts à partir pour les Canaries puis les Antilles. Plage et resto ensemble, nous partageons notre projet, nos préparatifs et organisations de bateau, ils nous donnent les bons plans locaux pour les courses, les randos, les réparations (nous avons quand même Aristide à réparer avant d’envisager un départ pour les Canaries), et les doutes de la nuit ont complètement disparu.
Ma plus grande traversée jusqu’alors. Plus de trois jours de navigation, pour parcourir pas loin de 500 milles, à près de 8 nœuds de moyenne. En français, cela donne trois jours pour environ neuf cents kilomètres, à quinze kilomètres par heure, c’est-à-dire qu’on serait allés plus vite à vélo. Quoi que je mette quiconque au défi d’aller de Lisbonne à Madère à vélo.
