Le jour le plus long

4h30, le vent est tombé, j’entends la barre se mettre en butée et une petite alarme se déclencher : Aristide refuse de piloter, nous n’avançons plus. Je démarre le moteur, borde la grand-voile dans l’axe, reprend un cap en route directe et réveille Antoine pour son quart. Nous affalons le grand Génois et je pars me coucher dans la cabine vrombissante, séparée par une mince cloison du compartiment moteur.

Au petit matin, la voix de Paul, couché à côté de moi, me réveille : « Maman, on est quel jour ?

– Vendredi.

– On pourrait faire le samedi-cadeaux ?

– Le samedi-cadeaux ?

– Oui, c’est un jour par semaine où on offre des cadeaux aux gens qu’on aime.

– Comme Noël ?

– Oui !

– Chaque semaine ?

– Oui, comme cinémardi et jeu di société (traditions familiales)

– Non.”

Il soupire, et se recouche.

Le moteur tourne toujours. Ce n’est pas très confortable, mais au moins les batteries seront assez chargées pour avoir internet, et nous aurons de l’eau chaude. Le chauffe-eau fonctionne grâce au refroidissement du moteur. Grande traversée rime donc avec douche froide. Aux Antilles, eau froide, c’était très relatif, la température ambiante étant au-dessus de 30°, mais ici, dans l’Atlantique Nord, elle est à 16°, on peut dire douche froide. Ou plutôt, pas de douche.

Quelques minutes plus tard, les enfants sont tous dans le carré, des Légo ont envahi la table, le sol et les banquettes. Je lève la tête depuis ma cabine, et croise le regard d’Alexandre qui me demande : « Maman, on peut faire une méga-session Légo ? » Et bien…oui…

Je me lève. Nils a mis du pain à lever, Antoine veille aux nombreux cargos qui nous entourent. Nous arrivons sur la zone où convergent tous les cargos qui lient l’Amérique et la Manche. Sur le papier, nous sommes prioritaires. En pratique, il ne nous viendrait pas à l’idée de forcer le passage. Nous dévions systématiquement notre trajectoire pour les éviter largement. Il y en a quatre autour de nous. Ils apparaissent tard dans le paysage, la visibilité est assez mauvaise, le ciel gris et brumeux. Le vent se relève un petit peu, nous renvoyons les voiles, éteignons le moteur, et lambinons à 3 nds sur une mer plate, regardant désespérément le temps s’allonger. Nous ne pourrons pas arriver avant la fermeture du pont de Kerino à 16h demain, mais nous espérons arriver en fin de journée à l’entrée de golfe, pour s’amarrer tranquillement au ponton du Crouesty, dîner sur le port tous ensemble une dernière fois, profiter des douches de la capitainerie et d’une nuit sans quart, puis rentrer dans le golfe avec la marée montante de dimanche midi. Si le vent ne remonte pas, nous arriverons au milieu de la nuit à Arzon. La météo prévoit que le vent remonte cet après-midi. Patience. Patience. Patience.

Vers 10h, Nils, en cuisine, me montre la bouteille d’huile d’olive vide et me demande : « On en a une autre ?” …euh, non, une bouteille et demi en dix jours, cela nous paraissait large. Nous avions oublié en faisant les courses que nous embarquions un sudiste. « Il nous reste du beurre si tu veux !”

Je fais une liste des choses à prendre sur le bateau dimanche pour apporter à la maison : un peu de lait et de quoi faire un petit déjeuner, les doudou des enfants, les couettes et pyjamas… Et entreprends de sortir le sac de voyage qui gît au fond du rangement sous la couchette avant tribord depuis le départ il y a un an. Pas vraiment surprise, je constate qu’il est complètement moisi. Nous transporterons nos affaires dans les caisses en plastique.

11h, la session Légo collective vire au drâme : « Rends-moi les roues de la moto !

– Elles sont à moi !

– Je les avais avant !

– Maman ! Timothée me vole mes pièces !

– Papa ! Ju détruit nos vaisseaux !

– Mais, où est l’épée orange ?! Je l’avais posée là ! »

Pendant ce temps, nous faisons un bref calcul : avançant à moins de deux noeuds, nous arriverons aux portes du golfe mardi… Pas question. Nils et Antoine affalent à nouveau le génois et démarrent le moteur. J’en profite pour rallumer Starlink et rendre les armes : « Dès que tous les Légo seront rangés, je mets Kung Fu Panda ! » Acclamation générale. Suivie d’un « débat » – que certains non habitués pourraient qualifier de bagarre, moi, tant qu’il n’y a pas de sang, je regarde de loin – « On peut mettre le 2 ?

– Non le 1 !

– On a regarder le 1 la dernière fois, je veux le 3 !

– Non, le 3 c’est celui qu’on a le plus regardé, on met le 2 ! »

Je clos la discussion : « Tant qu’il y a des Légo partout, pas de film. » Branle-bas de combat, tout le monde s’active et ramasse le bazar, pendant que j’allume la tablette et lance le premier qui me vient, ce sera Kung Fu Panda 2, je fais semblant tant qu’ils rangent, et démarre le film au moment-même ou la dernière caisse de Légo atteint son équipet. Le générique ameute les troupes qui sont instantanément hypnotisées et ne songent même plus à discuter.

Le déjeuner tourne autour de l’aménagement de la maison : « Je peux prendre la chambre d’Alexandre ?

-Et moi le bureau avec les tiroirs ?

– Je voudrais bien un lit en hauteur !

– On pourra mettre du papier peint dans ma chambre ? »

J’ai hâte !

En attendant… Flemme. Flemme. Flemme.

La traversée se passe très bien, nous avons une fenêtre météo clémente, et pourtant le coeur n’y est plus. On a facilement abandonné l’Irlande, puis les Glénan, on veut rentrer ! Plus qu’une nuit de quart, courage. Dans 36 heures, nous serons amarrés à l’entrée du golfe du Morbihan. Plus que 36 heures pendant lesquelles lire donne la nausée, pendant lesquelles la fatigue des quarts s’accumule et donne une sensation de brouillard permanent, alors je les enfants, enfermés, ont plus d’énergie que jamais. Plus que 36 heures à vivre cette sensation de faim et soif, alors même que l’eau et la plupart des aliments sont écœurants, avec cette sensation de langue pâteuse alors que la salive acide de la nausée coule à flot le long de la mâchoire inférieure, cette impression d’oesophage béant sur un estomac aussi vide que lourd, cette farouche envie de s’allonger, yeux fermés, envie irrépressible que le mouvement s’arrête. Dans 36 heures, plus de mal de mer.

Jusqu’au prochain voyage !