Avant les Açores…

il y a l’anticyclone des Açores. Il faut imaginer une grosse bulle sans vent, en plein sur notre route, plus ou moins Nord, plus ou moins Ouest. Notre but : tourner autour par l’ouest puis le nord pour avoir des vents portants, en espérant qu’il soit le plus Sud-Est possible pour que notre route soit la plus directe possible. Forcément, il y a des pièges : les dépressions qui arrivent d’ouest en est, plus ou moins nord, plus ou moins sud. On les espère très au nord, pour passer en dessous. En bref, nous cherchons un couloir de vent moyen, entre la pétole et la tempête, sachant que ces éléments se déplacent plus vite que nous, et que les prévisions sont fiables sur quelques jours. C’est un jeu assez grisant, où nous paierons assez cher nos éventuelles erreurs. Et quitte à se louper, il vaut mieux aller s’engluer dans l’anticyclone et mettre un mois à traverser que se prendre un coup de vent qui use le bateau et l’équipage. Tout ça, c’est la théorie. La pratique, c’est ça :

Départ le 10 mai du port du Marin en Martinique, dans une quinzaine de nœuds d’Est. Nous savions que nous devions remonter au près les premiers temps pour nous éloigner des Antilles et gagner les vents portants. Nous n’avons pas été déçus. Je peux résumer les trois premiers jours en trois mots : du près, des vagues, et du vomi. Ou en une phrase : qu’est-ce qu’on fout là ? La cabine d’Alice a pris l’eau, et on ne savait pas par où. Le hublot ? La baille à mouillage ? Son matelas était trempé. Elle nous a rejoints dans le carré où nous étions alors quatre la nuit, puisque Paul a laissé sa cabine à Fanny le temps de la traversée. Les enfants ont tous été malades. Pas assez de place dehors pour y rester tous couchés… alors ils ont enchaîné les vomis sur les coussins, les couvertures, les planchers… en principe, quand nous avons besoin d’être tranquilles, nous avons une stratégie imparable : Walt Disney. Le hic cette fois, c’est que les films agravaient leur mal de mer. Au top.

Au quatrième jour, nous avons commencé à voir le bout du tunnel, et au cinquième jour, la mer s’est aplatie. La vraie vie à bord a commencé. J’ai pu faire des lessives et nettoyer tout le linge des vomis, pipis au lit, sécher entièrement la cabine d’Alice… le pied. Un première nuit calme, avec un ou deux grains qui nous ont rappellé pourquoi nous restions sous-toilés, et nous étions requinqués et prêts à avaler les 2000 milles qui nous restaient.

Sixième jour : douche, cuisine, dauphins, film… et première pêche ! On ne sais pas ce que c’était, probablement une petite dorade. Paul, Alexandre et Juliette ne nous en ont pas laissé une miette, dévorée entre deux pizzas de papa ! (à prononcer avec l’accent s’il vous plaît).

Au septième jour nous sommes arrivés à l’ouest de l’anticyclone et avons commencé à abattre, travers, Nord-Nord-Est. Tous nos copains sont partis beaucoup plus à l’est, et d’après leur messages, leur trajet est moins confortable, ils semblent avoir fait du près plus longtemps et sont maintenant scotchés dans la pétole. Nous ne comprenons pas bien leurs stratégie… Peut-être nous rendrons nous compte de l’évidence quand ils arriveront comme prévu aux Açores alors que nous faisons route vers les Bermudes.

Premier apéro à bord pour fêter notre survie à cette première semaine, et premier cargo à vue ! Depuis notre départ nous sommes seuls au monde. Pas un cargo, pas un plaisancier, en une semaine. Chacun y allait de son hypothèse sur cet inquiétant no man’s land : la fin du monde a eu lieu en notre absence et nous sommes les seuls à ne pas le savoir. Il y a une grosse tempête prévue dans la zone et nous ne l’avons pas vue venir. Nous sommes trop proches du triangle des Bermudes et allons rejoindre Manureva. Ou encore celle d’Alice, ma préférée, les dieux grecs nous mettent à l’épreuve comme ils l’ont fait à Ulysse avant nous, et nous entamons un périple de dix ans avant de rejoindre notre foyer. Ce cargo nous rappelle tout de même de ne pas trop s’endormir pendant les quarts de nuit, car nous sommes pour l’instant un bateau-fantôme. Notre antenne vhf qui nous rend visible à l’AIS des autres bateaux, remplacée au Marin, semble douteuse. Et nous avons découvert la première nuit que notre installation d’antenne douteuse a éteint nos feux de navigation. Nous sommes invisibles de nos congénères virtuellement et physiquement. A nous d’être vigilants pour tout le monde. Formidable, vu nos journées, nous nous demandions comment occuper nos nuits.

Huitième jour, la vie suit son cours. Nous respectons le planning à la lettre, faisons des gâteaux, des coloriages, des origamis, des figurines pokémon, jouons aux petits chevaux (surtout Fanny), prenons des ris, largons des ris, renvoyons le Génois, envoyons le spi, écoutons des heures de podcast, Denis Chessous et Laure Grand-Besançon en mangeant des bonbecs le jour, Charles Pépin et Caroline Goldman en mangeant des cacahuètes la nuit. Antoine a réparé les feux de navigation. Gonflés à bloc et prêts à dévaler les milles, nous rattrapons sérieusement les copains et prenons un rythme qui nous semble confortable pour le reste de la traversée.

Neuvième jour, dur rappel à la réalité. Au point météo du soir nous constatons que la dépression qui se forme à l’Ouest depuis un moment va descendre plus que prévu, et croiser notre route. Fin du confort, on décampe vers le Sud pour l’éviter. Nous affalons le spi et nous retrouvons à nouveau au près. La gîte, les vagues de face, la nausée, la cabine d’Alice qui reprend l’eau.

Dixième jour, du près, du près, du près. Ras-le-bol.

Onzième jour : on fait une pause. Knacki-purée. Pocahontas, Kung Fu panda et Coco, la baby-sitter-tablette a bien fait son boulot, et nous nous sommes bien reposés ! Le point météo de ce soir est rassurant, nous sommes sous la dépression, mais pas dans la bulle anticyclonique, il est probable qu’on ait réussi à se positionner dans le bon couloir. Nous abattons un peu pour faire route à l’Est là où nous étions Sud-Est, et gagner en confort. La nuit et la matinée de demain nous diront si notre stratégie a payé. Ensuite s’en suivra un drôle de jeu pour gagner les Açores en évitant la pétole dans laquelle nous pourrions rester coincés des jours et des jours. Nous avons un dessalinisateur et une ligne de pêche, l’anticyclone peut nous emprisonner jusqu’à l’hiver prochain, nous sommes parés.