Horta

Le 30 mai à 11h, nous l’avons fait. Vingt jours après notre départ de Martinique (19 jours et 20h avec le décalage horaire), nous avons franchi la jetée d’Horta, sur l’île de Faial, aux Açores. A peine avons-nous jeté l’ancre dans l’avant-port que l’annexe d’Escale nous aborde pour un accueil royal. Les copains, les sourires, les pasteis de nata… en quelques secondes, les trois semaines passées disparaissent. Summum du luxe, ils débarquent notre capitaine pour les formalités administratives qui nous donneront un accès au ponton, et nous évitent ainsi de remettre l’annexe à l’eau. La procédure veut que les bateaux arrivant patientent au mouillage que le bureau du port les appelle lorsqu’une place se libère, souvent après plusieurs heures. Les Açores, c’est le Portugal, on s’en souvient tout de suite par le chaleureux accueil : cinq enfants à bord ? Tapis rouge, nous ne patienterons pas. Une place nous attend à quai, et dès qu’Antoine revient de l’immigration, nous levons l’ancre pour accoster et enfin débarquer. Nous voilà à couple d’Alienor VI, sympathique bateau de joyeux lurons bordelais croisé plusieurs fois cette année, et ravis de nous avoir comme voisins. Quelle chance, tout le monde n’accueille pas de la sorte un équipage aussi bruyant… nous ne les remercierons jamais assez. Et maintenant ? C’est calme, nous sommes un peu perdus, entre l’envie de ne rien faire ou de bouger enfin, la nécessité d’occuper les enfants, la montagne de choses à faire (lessive, ménage, bricolage, courses, douches…). Nous optons pour…rien. A cet instant nous réalisons la charge d’attention que nous demandait la navigation des vingt derniers jours. Depuis trois semaines, nous avons été en hypervigilance constante. Le navigation, la météo, les enfants, les mouvements du bateau, même pendant notre sommeil nous sommes restés aux aguets.

Au départ, nous pensions arriver à Flores. Petite île du Nord-Ouest des Açores, Flores est loin de tout. Son nom me faisait rêver, la promesse d’un lieu confidentiel avec presque rien, avec un air de préhistoire complètement injustifié, l’homme de Flores, c’était en Indonésie, mais tout de même, chacun ses fantasmes. Il y a quelques jours, le vent nous imposait une route indirecte, et nous poussait à tirer un bord dont le cap nous menait droit vers… Horta. Ajoutez à cela qu’à Flores, nous n’aurions pas pu être à quai mais à l’ancre. Une farouche envie de débarquer sans dépendre de l’annexe et donc les uns des autres nous décide rapidement. Oublions Flores. Cap sur Horta. L’accueil des copains nous a tout de suite retiré l’once de regret d’avoir choisi la facilité. Et puis Flores, c’était la promesse d’un bout du monde un peu désert, nous en rêvions, nous n’en rêvons plus. Tout le monde nous le dit : « Flores, c’est incroyable, il n’y a rien ». Je n’ai plus du tout envie de rien, j’ai envie de tout. J’ai envie de café en terrasse, de bière en terrasse, de copains de voyage, de présence humaine et de bateaux voisins.

À Horta, nous sommes au paradis. Nous nous baladons sur les trottoirs de plusieurs dizaines de mètres de large dont les Portugais ont le secret, et que les enfants adorent, dont les motifs en pavés noirs et blancs se transforment en marelles. Nous retrouvons pleins de bateaux connus et en rencontrons de nouveaux. Nous investissons le bar mythique des marins de l’Atlantique, chez Peter, où les pavillons de centaines de bateaux ornent les murs, tant d’inconnus mélangés à quelques grands noms, dans une ambiance chaleureuse incroyable. Ici quelque chose lie les marins, d’une manière indicible. Nous trinquons ensemble à nos traversées, rions des anecdotes des uns et des autres, loin des polos blancs de la Trinité-sur-mer et des catamarans de luxe des lagons antillais. L’océan a fait le tri. Et enfin, nous respectons la tradition du port, qui veut que chaque équipage arrivant laisse sa trace par une fresque murale. Les passages de centaines et centaines de bateaux ornent tous les murs et sols du port jusqu’au moindre recoin. Nous avons donc ajouté notre empreinte, que chaque enfant a signé lui-même. L’image de mes enfants devant notre œuvre me donne les larmes aux yeux, tant elle représente l’aboutissement d’une aventure démente à laquelle nous-même n’étions pas sûrs de croire vraiment. Cela n’a aucun sens, la maison est encore à 1500 milles. Je pourrais continuer mes pérégrinations et philosopher sur le sens de l’aventure, mais je suis attendue dehors, les copains sont arrivés, il y a apéro. A bientôt !