Dix-huitième jour, la vie suit son cours. Je suis avec les enfants devant un dessin animé dans le carré, Antoine et Fanny papotent sur le pont, quand je les entends s’exclamer : « Waw! C’est quoi ça ? C’est énorme ! » Je sors en courant, suivie de près par les enfants, et tombe nez à nez avec cinq ailerons noirs gigantesques, à tribord, faisant route droit sur Jojo. Cinq orques monstrueusement belles. Elles avancent tranquillement jusqu’à quelques mètres du bateau, nous pouvons voir leurs incroyables yeux noirs, petites ellipses dans leur grande tâche blanche en trompe-l’oeil, subjugués. Antoine est livide. J’ai juste le temps de lâcher un « tout va bien, ce n’est ni la saison ni la zone géographique des attaques, nous ne risquons rien » qui suinte l’autoconviction quand une montée d’adrénaline s’empare de nous en voyant ces mastodontes plonger sous le bateau. Antoine lance « accrochez-vous ! ». Pendant une fraction de seconde nous sommes prêts à sentir le bateau se faire secouer par un épaulard d’humeur joueuse, calculons en silence les milles qui nous séparent des secours en cas d’avarie, puis voyons les ailerons ressortir au loin à bâbord. Le groupe a juste plongé pour éviter Jojo, continuant sa route comme si nous n’étions pas là. En un instant, ils disparaissent, nous abandonnant perdus entre stupeur, émerveillement, panique et frustration face à la fugacité de ce moment. On en veut encore, on regarde au loin espérant qu’elles fassent demi-tour, mais plus rien. Leur indifférence, si rassurante soit-elle, nous laisse sur notre faim. Tout cela a duré moins d’une minute. Nous voilà revigorés, prêts à affronter l’océan encore et encore. Tous les milles parcourus jusqu’ici sont justifiés par les quelques secondes qui viennent de s’écouler. La route a beau avoir un goût de retour et de fin du voyage, les deux mois qu’il nous reste à vivre à bord vont nous en mettre encore plein les yeux. Cap sur les Açores !
